RCAnews

Annonces




Jean-Jacques Démafouth

Signataire, à la tête du principal mouvement rebelle, des accords de paix de Libreville en juin dernier, le candidat empêché à la présidentielle de 2005, réfugié en France, souhaite plus que tout participer au rétablissement démocratique et au développement du pays. Les conditions s’y prêtent, argue-t-il.

Par Juliette Perrier

Ancien ministre de la Défense de l’ex-président Ange-Félix Patassé, Jean-Jacques Démafouth Mafoutapa a fait ses premiers pas d’adulte dans le journalisme avant de se lancer dans le combat politique. Il porte aujourd’hui de nombreuses casquettes. Président depuis mars 2008 du principal mouvement rebelle centrafricain, l’Armée populaire pour la restauration de la démocratie (APRD), qui a fait appel à lui pour mener les négociations avec le gouvernement du général Bozizé, il dirige également son propre parti, la Nouvelle Alliance pour le progrès (NAP), créé en 2006, après qu’il fut empêché de se présenter à la présidentielle de 2005. Le pouvoir centrafricain s’était alors appuyé sur l’affaire dite de « Kembé », sur laquelle doit encore statuer la Cour de cassation. L’affaire ? En 1999, après des violentes échauffourées dans la région de Kembé entre des militants du Mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC, alors présidé par Patassé) et des jeunes proches de l’ancien chef de l’État André Kolingba, la garde présidentielle de Patassé mène une expédition punitive au bilan désastreux : trois morts dont un officier et un gendarme. Selon l’accusation, Jean-Jacques Démafouth Mafoutapa aurait commandité l’opération, ce qu’il a toujours vigoureusement démenti.

Patassé le soupçonne d’être derrière la tentative de coup d'État du 28 mai 2001 et le fait arrêter. Il sera jugé par la Cour criminelle et acquitté. Après sa libération, il quitte Bangui en décembre 2002 pour la France où il s'était déjà réfugié dans les années 1980. Il avait alors mis son séjour à profit en étudiant le droit et devenant avocat à la Cour de Paris, sans jamais perdre de vue l’évolution de son pays. Si Jean-Jacques Démafouth n’a jamais cru que François Bozizé pouvait apporter les changements tant espérés, il considère cependant que le président centrafricain doit achever son mandat. L’amnistie générale dont devraient bientôt bénéficier tous les anciens rebelles signataires des accords de paix de Libreville de juin dernier lui permettra, espère-t-il, de regagner le pays et affronter les batailles à venir. En premier lieu, la présidentielle de 2010.

 

 

Après votre participation aux négociations de Libreville pour les accords de paix avec les rebelles, quelle est la situation actuelle ?

À la signature en mai dernier de l’ accord de cessez-le-feu et de paix entre l’Armée populaire pour la restauration de la démocratie (APRD, le mouvement m’ayant désigné président) et le gouvernement centrafricain, qui s’est déroulée sous l’égide du président gabonais Omar Bongo Odimba – lequel préside également le comité ad hoc de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) chargé du règlement de la crise centrafricaine –, nous avions pris rendez-vous en juin pour un accord de paix global inclusif de tous les mouvements armés avec le gouvernement. Malheureusement, le leader du Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) [Abdoulaye Miskine, ndlr] n’a pu faire le déplacement de Libreville et a exigé un entretien préalable avec moi ; c’est ce qui sera fait dans les prochains jours. Je ne peux rester insensible aux souffrances de nos populations. C’est pourquoi j’ai décidé de jouer un rôle dans le processus pour le rétablissement de la démocratie dans mon pays, et de tout faire pour que soit prise en compte la volonté des hommes et des femmes, conscients des échecs successifs, qui entendent offrir au peuple centrafricain l'opportunité de construire, dans l'unité, la paix et un avenir meilleur à travers ce dialogue national inclusif.

 

Vous êtes à la tête d’une des formations rebelles signataires. Quel est votre rôle exact ?

Ancien ministre de la Défense nationale, je m’active tous les jours pour permettre à mon pays de retrouver le chemin de la paix et du développement. Je suis le président de la Nouvelle Alliance pour le progrès, parti politique que j’ai créé en juillet 2006 au lendemain de l’élection présidentielle centrafricaine. Bien qu’empêché de faire campagne, j’ai obtenu près de 5 % des suffrages. Je suis un homme politique qui a fait ses preuves dans la gestion des affaires de l’État ; cela a convaincu l’APRD qui m’a désigné comme son président. Je suis avocat international au barreau de Paris et j’ai de l’ambition pour mon pays. Mon rôle est de défendre les intérêts de l’APRD dans ce processus devant aboutir au dialogue politique inclusif.

 

Comment expliquer l’apparition des derniers mouvements rebelles ?

La rébellion menée par le général Bozizé en 2002 et 2003 s’était attaquée aux infrastructures dans les préfectures de l’Ouham, l’Ouham Péndé, la Nana Gribizi et la Kémo. L’usine d’égrainage de coton de Bossangoa, par exemple, a été complètement détruite. Les projets dirigés par les Allemands à Paoua et Bozoum, ainsi que ceux des Japonais, ont été anéantis. Beaucoup de jeunes et de cadres se sont retrouvés au chômage sans que le gouvernement propose quoi que ce soit en contrepartie. Ils ont attendu cinq ans et se sont rendu compte que s’ils ne réagissaient pas, ils ne se feraient jamais entendre. Ils ont fini par choisir la violence en attaquant la ville de Paoua en 2006. S’en est suivie une répression terrible. Le gouvernement a envoyé la garde présidentielle qui a incendié des villages, tué des gens. Alors que le gouvernement aurait pu engager un dialogue, à l’instar du Mali, il a préféré les représailles sanglantes pour intimider la population. Malheureusement, cela a amplifié le mouvement de rébellion. Ce qui était au départ un acte solitaire, un « coup de main », comme on appelle cela dans le langage militaire, s’est transformé en un mouvement de rébellion qui a touché cinq préfectures.

 

Et les autres mouvements ?

Au nord, vous avez également des jeunes de la région de Birao. D’un côté, il y a les anciens compagnons du président Bozizé, de l’autre, des jeunes de différentes localités environnantes qui ont constaté que leur région était complètement abandonnée et qu’ils n’avaient plus d’avenir. Sept mois par an, cette région est coupée du reste du pays car on ne peut y accéder que par avion. Or, comme la République centrafricaine n’a pas d’avion, on ne peut y accéder qu’avec l’aide de l’aviation française, qui n’est pas, bien sûr, à notre disposition. Aujourd’hui, heureusement, il y a l’Eufor [ la Force européenne au Tchad et en Centrafrique, ndlr] à Birao. Cela a permis de désenclaver la région.

 

Comment voyez-vous le rôle de l’Eufor ?

Le rôle de l’Eufor est totalement positif. Je souhaite même que cette mission, qui doit se terminer en mars 2009, se prolonge au-delà, puisque nous venons de signer un accord de paix avec tout un programme de démobilisation et de reconversion des ex-combattants. Nous souhaitons que l’Eufor nous aide à sécuriser le secteur, à mettre en place le programme prévu par les accords de paix – qui pourrait prendre un an à deux ans, ce qui n’est pas évident –, nous donner un appui technique ainsi que des conseils et du matériel.

 

Et la présence militaire française en Centrafrique ?

La présence militaire française est très réduite. Elle sert de conseil et d’assistance technique aux forces armées centrafricaines dans la formation et l’entraînement des troupes et des officiers. Elle sert également d’assistance et de conseil de la Force multinationale de l'Afrique centrale ( Fomac). Pour ma part, je souhaite que l’armée française nous accompagne dans le processus de démobilisation et de reconversion des ex-combattants, en priorité les mineurs et les femmes. L’armée française dispose d’une grande expérience dans ce domaine à travers le service militaire adapté (SMA) qui a fait ses preuves dans les Dom-Tom. Au sortir de cette crise, il nous faut resocialiser les ex-combattants en leur donnant une perspective d'avenir, notamment pour les plus jeunes. Les impliquer dans les travaux de reconstruction des villages détruits et des infrastructures (écoles, hôpitaux, etc.). Ils doivent aussi participer au développement de leur région par des travaux agricoles, de protection de la faune… Bref, il faut leur donner une formation professionnelle débouchant directement sur un emploi dans leur région.

 

Quelle est la responsabilité de Patassé dans le contexte général qui a donné lieu à la rébellion de Bozizé ?

La méfiance s’est installée entre les deux hommes depuis la tentative de coup d’État du 28 mai 2001, revendiquée par l’ancien président Kolingba. Jusqu’aujourd’hui, on ne connaît pas les vrais auteurs de ce coup d’État puisque tous les jeunes militaires, officiers proches de Kolingba qui travaillaient avec moi n’étaient pas au courant. Mais ce sont eux qui ont été sanctionnés. On m’a arrêté avec soixante-dix personnes. Aucune n’était impliquée. Le président Patassé avait mis en place une commission d’enquête mixte judiciaire dirigée par le procureur général qui menait des enquêtes militaires. Cela a créé une situation de haine, une chasse à l’homme très malsaine. Entre-temps, le président Bozizé, sentant le pays à la dérive, a décidé de prendre les devants et tenter de renverser Patassé. Mais il a été dénoncé un peu plus tôt. On a voulu l’arrêter mais il a fui vers le Tchad et a monté une rébellion.

Dès lors, le président Patassé n’a plus eu confiance en son armée et a décidé de faire venir les hommes du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba. La première fois qu’ils sont venus en mai 2001, le président Bozizé, qui était encore chef de l’état-major, et moi-même, ministre de la Défense, avons réussi à les contenir, à les encadrer, à leur interdire l’accès aux camps militaires centrafricains et à la ville. Ils sont donc restés au bord du fleuve et, quatre jours plus tard, nous avons demandé leur départ. Ils sont revenus après les événements d’octobre 2002 alors que j’étais en prison et, cette fois, pour une très longue durée. Ce qui a provoqué tous les drames que nous avons connus.

 

Pensez-vous que l’enquête internationale sur les exactions de 2002- 2003 a été menée correctement ?

Pour le moment, je ne peux pas me prononcer sur l’enquête. Des faits matériels ont été révélés aux investigateurs. L’accusation semble plausible. L’enquête va démontrer les responsabilités, les mécanismes de commandement, la hiérarchie des responsabilités et éventuellement la responsabilité des Centrafricains dans ces exactions.

 

Qu’attendez-vous de la communauté internationale ?

Dans l’accord de Libreville, nous avons mis en place un comité de suivi dont l’Union africaine, l’Union européenne, les Nations unies, la CEN-SAD, la Cemac et la Fomac sont membres. Nous allons solliciter des contributions pour le programme de désarmement, de démobilisation et de reconversion. Mais ce programme n’a pas encore été budgétisé. La prochaine réunion du Comité de suivi sera consacrée à la mise en place de ce programme et de celui de la réhabilitation des villages détruits pendant les hostilités. À mon avis, c’est l’élément essentiel pour une paix définitive dans notre pays. Nous avons au moins 5 000 combattants à prendre en charge pour l’ensemble des trois mouvements.

 

À l’arrivée du président Bozizé, le pays semblait en voie de modernisation, avait une certaine crédibilité. Puis tout s’est à nouveau bloqué…

Ce sont les conditions de l’arrivée au pouvoir du président Bozizé qui ont rendu sa tâche plus difficile. Même s’il y a eu une élection par la suite qui l’a légitimé, celle-ci a été faite dans la précipitation, sans préparation ni réel programme. Pendant les trois années qui ont précédé l’élection, il n’a géré que des problèmes d’urgence. Il est rentré dans le pays avec des bandes armées et il a fallu rétablir la sécurité, placer toutes ces bandes sous contrôle, les désarmer et concevoir un programme politique. Quand des mouvements de rébellion arrivent au pouvoir, certains de leurs dirigeants exigent des postes parce qu’ils ont fait preuve de courage ou de bravoure au combat, mais sans avoir les compétences ni les qualités pour les occuper. Vous savez par ailleurs comment se sont déroulées les élections présidentielle et législatives de 2005 : les bureaux de vote étaient contrôlés par des militaires et les urnes ont été amenées dans des camps militaires pour être dépouillées. Mais la révolution a toujours tué ses géniteurs : des gens qui avaient soutenu le président Bozizé ont commencé à se retirer. Un vide s’est créé autour du chef de l’État. La nature ayant horreur du vide, d’autres courtisans intéressés ont comblé ce vide. Tout ce qui a été promis au début du mandat n’a pas été réalisé, et le pouvoir n’a plus de vision : on ne sait pas où va le pays et quel est le programme réel du gouvernement.

 

Votre pays paraît condamné à rester un pays pauvre malgré ses ressources…

La République centrafricaine est un grand pays par son territoire, mais petit par sa population et son budget. Il compte aussi une Fonction publique pléthorique. Ce qui lui manque, en premier lieu, c’est un leader qui ait un dessein, un programme clair, et qui soit entouré de gens compétents, acceptant de se sacrifier pour le bien du pays. Notre territoire est composé à 70 % de savanes et de forêts. Nous devrions normalement jouir de l’autosuffisance alimentaire. Nous devrions même être le « grenier » de l’Afrique centrale. L’agriculture doit servir de base à notre développement. Nous avons aussi des richesses minières mais nous ne savons pas les exploiter.

De plus, nous bénéficions d’une jeunesse qui constitue plus de 60 % de la population. Mais ces jeunes n’ont pas d’avenir. Ils cherchent à partir à l’étranger à la recherche d’une vie meilleure. Cette jeunesse, qui est notre richesse, n’est ni encadrée ni formée, ce qui nous empêche de décoller et de nous placer au moins au niveau des pays voisins. Nous sommes devenus le « maillon faible » dans la sous-région.

Il est temps, pour nous, Centrafricains, de nous réveiller et de mettre de côté nos querelles partisanes, prendre en compte l’intérêt général. Les accords que nous venons de signer à Libreville sont une nouvelle chance et un point de départ pour le pays. Aujourd’hui, la communauté internationale est à notre écoute. Profitons-en pour montrer notre capacité à concevoir un programme minimum commun de développement. Pour ma part, avec la



Article ajouté le 2008-09-02 , consulté 24 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens


Retour aux articles


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever


Design by Kulko et krek : kits graphiques


Parrainé par Annuaire de sites et de Flux RSS